Chronique de #4 par maschine_k-1921
On ne présente plus Muckrackers de nos jours. On a pas tort. Parce qu'il y a une biographie d'eux juste ici, et une interview là et qu'ils se présentent vachement mieux que moi je pourrais le faire. Tout ça pour dire qu'on a beau avoir affaire à des encagoulés, ce ne sont pas des inconnus sur la scène indus. Voilà donc déjà le quatrième dièse à la clé pour l'armature des héritiers des gueules noires. Et si "ils sont venus de toute la Lorraine pour protester ...", c'est qu'il y a du hurlement à revendre. Ici pas moins de quatorze titres naviguant entre remix noise-tek bien assourdissant ("der tag X" et son énumération spoken words) et drone-indus ("Tanz mit Feuer" - live hypnotique super maîtrisé, colère à fleur de peau) en passant par la noise minimaliste à abeilles métalliques déglinguées (bzzz bzzz trkt trkt -"Nova Koma", obsédant), avec pour fil conducteur le côté harsh. Une sorte d'exercice de style à la Queneau, jouant à "que serait le harsh noise? la harsh wave? la harshtek? la breakharsh? l'electroniharsh? etc...". Un jeu pas si innocent que ça, car le harsh, c'est avant tout la rage, et enrager, donner un côté un malsain à toutes ces différentes expressions musicales, c'est un coup de maître à porter au crédit des Muckrackers et de leurs remixeurs. On notera quelques entorses à la tradition langagière, il y a de l'anglais sur ce disque...et on s'en rend compte car la langue n'est pas utilisée de la même manière que l'habituel allemand: les sonorités sont plus plaintives, plus glauques sur les titres anglophones ("the asymptotic [...]", très break sous prozac), et plus froides et plus revendicatives pour les germanophones, ce qui donne une alternance assez plaisante. En guise d'intro "Leer" vrille les tympans et martèle à coup de riffs vengeur: "alles ist verfälscht, vermischt und versteckt" - tout est falsifié, brouillé et dissimulé. Ce qui frappe à l'écoute de l'album, c'est la tension présente tout le long de l'enregistrement, malgré les titres pourtant d'époques différentes. On sent un gros travail sur les aigüs sur "Tortura" et Kathy's Klone", angoissants. Les deux versions de Flug, l'une hyper bruitiste, et l'autre quasi-dépouillée en comparaison, mais non moins mécanique, font beaucoup pour l'ambiance post-apocalyptique de l'opus, tout comme "Ruin C99", sorte de BO chtonienne. "Herz 293 H" procure une courte mais intense poussée d'adrénaline, avec un sample qui pousse regarder à derrière soi si personne ne vous poursuit armé d'un hachoir. Les textes, noirs au possible, évoquent des guerres absurdes, qui vident les rues et les esprits, le genre de guerre rampante qui prend racine dans le quotidien - radios sur "Tortura", glossolalie de "Johatsu" où la langue parlée sans le savoir n'est pas une exotique langue asiatique, mais une langue interne au corps et possédée par tous, tout comme la répétition du sample de "Lokomotiv" vide les mots de leur sens pour n'en plus laisser transparaître qu'un squelette de voix absurde, et nous sommes seuls avec nos émotions face à ce vide hurlant.