Il y a des hauts fourneaux et des aciéries qui crachent au long des jours et des nuitées, tantôt masquant le soleil et tantôt incendiant le ciel. Autour de l’usine, il y a une cité ouvrière qui abrite les hommes, ceux qui dorment la nuit parce qu’ils vont travailler la journée, et se qui se couchent avec la lumière parce qu’ils ont manœuvré le charbon, la ferraille, l’acier, la fonte, depuis le crépuscule - même que c’est ça le plus dur, le petit matin gris, et on a dans les bras au moins six-sept heures d’efforts et il en reste une, une et demie, dans le blanc indécis qui commence à filtrer par les verrières, à mener à terme, et c’est alors qu’il y a le plus d’accidents, comme cet Italien fraîchement engagé, qu’ils avaient mis au poste au bout des brames : tu sais. Il faut, avec une longue pince, que l’homme ôte de dessus le rail les sections de brame, celle de devant, celle de derrière, qui vient d’être cisaillée par le gros tranchoir (un coup devant), et d’un geste des reins l’homme tire la section, la fait basculer dans un bac, de l’autre côté. Le rail avance, la brame aussi, le tranchoir tombe (un coup derrière). L’homme (lui) fait le mouvement d’un faucheur, avec les pinces énormes, étendant les bras à gauche, vers le rouge de l’acier convoyé, saisissant le dechet tranché puis tournant sur lui même, il étend les bras à droite, et le débris rouge de feu glisse vers le fond de la cuve, et l’homme pivote pour saisir la section arrière ; déjà une autre brame est en place ; il recommence ; jusqu’à la relève.

Et l’Italien, dans le jour qui se lève, sale à cause de la saleté de la verrière, gris parce que le soleil ne s’avoue pas encore, qui éteint les couleurs, si bien que les brames
ne sont plus aussi rouges, ni aussi noir le tranchoir, ni aussi étoilé le fond de la cuve, l’Italien avait glissé, avait mis le pied droit en dehors de la petite plate-forme sur laquelle il doit se tenir, et il était tombé dans la cuve, et alors la chair s’était fondue en crachotant avec l’acier brûlant, et lorsqu’on avait voulu jetter de l’eau dedans, il n’était pas encore mort, l’eau avait boulli en sifflant de rage. Ils avaient dû enterrer le tout, l’Italien et l’acier parce qu’il n’y avait plus moyen de bien savoir où s’arretait le cadavre et où commençait le métal. D’ailleurs, comme avait dit un des pontes de l’usine accouru sur place, l’acier était foutu, parce qu’il paraît, disent ceux d’Hagondange, qu’on a de l’arsenic dans le corps, et que l’arsenic c’est encore un poison pire pour l’acier que pour nous autres...

Il y avait aussi ceux qu’on employait à la fabrique de fil de fer. Alors, rouge, rapide, un long serpent d’acier sortait d’une machine, pointé, et l’homme devait le saisir avec des pinces, et aussitôt introduire la pointe meurtrière (dont la course n’était pas ralentie) dans l’embouchure de la machine voisine (parallèle à la
première). Là aussi, l’homme devait se camper sur ses jambes écartées, et balancer le corps, de droite à gauche, avec, à bout de bras, le fil incandescent, qui vous coupait en deux si jamais il vous retombait dessus, par le travers du corps.


Hubert Juin
“Le repas chez Marguerite”

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